Deux ou trois choses sur le gamelan...

article paru dans le Banian n°15, Indonésie: les sons d'un archipel, Juin 2013 revue publiée par l'association Pasar Malam

Concours international de gendèr barung javanais

 Photo prise lors du concours international de gender du 23 septembre 2012 à ISI Yogya

Photo prise lors du concours international de gender du 23 septembre 2012 à ISI Yogya

Ce concours a eu lieu le 23 septembre 2012 dans la salle de concert de l'Institut des arts de Yogyakarta. C'est un concours auquel j'ai participé (voir photo). Je n'ai malheureusement pas gagné, mais j'ai vécu une expérience très enrichissante. Au-delà du fait que ce concours m'a permis d'être en compétition avec de grands musiciens et d'agrandir ainsi mon réseau de connaissances, cela a surtout été un prétexte pour me plonger dans un apprentissage plus approfondi de cette musique.

Après avoir participé à ce concours, je me suis posé la question de la pertinence d'un tel concours. En effet, les conditions imposées sont artificielles par rapport au quotidien des musiciens. Même si certains semblent tirer leur épingle du jeu, d'autres sont clairement désavantagés. 

Mais pour comprendre le paradoxe de ce concours et tenter d'expliquer la complexité de cet instrument de musique il est important de le replacer au sein de son ensemble, le gamelan.

Qu'est ce que le gamelan javanais ?

 Photo prise lors d'un concert de gamelan dirigé par le dalang javanais Sri Joko Raharjo et composé du groupe mixte Sekar Wangi et Nggiri Kawasta à la Cité de la musique en 2008.

Photo prise lors d'un concert de gamelan dirigé par le dalang javanais Sri Joko Raharjo et composé du groupe mixte Sekar Wangi et Nggiri Kawasta à la Cité de la musique en 2008.

Le gamelan ageng (grand) est cet ensemble instrumental, emblématique de la région de Java centre. Il est constitué de métallophones en bronze ou parfois en fer et forme un ensemble collectif indissociable. Il nécessite la participation minimale d’une vingtaine de musiciens. La musique de gamelan est basée sur des cycles ponctués par l'instrument le plus grave qui est le grand gong. Un musicien de gamelan accompli doit être capable de jouer tous les instruments de l'ensemble.

La venue d'un concert (et véritable spectacle) de gamelan à Java est toujours liée à un événement important telle qu’une naissance, un mariage, un décès, ou un diplôme obtenu, etc.Les académies artistiques et les salles de concert sont les rares lieux où le public indonésien se déplace pour voir un spectacle de gamelan. Dans la pratique, l'ensemble instrumental est presque toujours au service d'un événement, où il n'a jamais le rôle principal. Le gamelan est aussi traditionnellement associé à d'autres formes artistiques, telles que la danse ou le théâtre d'ombres.

La spécificité du gendèr barung

Le gendèr barung est un des instruments du gamelan. Constitué de quatorze lames suspendues au dessus de tubes de résonance, il est joué par une seule personne qui utilise deux mailloches. Il est qualifié parfois d'instrument «doux» ou «raffiné» (halus) en raison de sa tessiture et de son volume sonore limité. Il fait partie des instruments d'« élaboration », son principe de jeu est basé sur la combinaison de formules mélodico-rythmiques que le joueur assemble en référence à un squelette mélodique (dans ce jeu de combinaison, le musicien doit souligner régulièrement des points précis du cycle).

  "Ibu Kris" jouant du   gender barung  javanais

"Ibu Kris" jouant du gender barung javanais

Le gendèr barung, est considéré par les Javanais comme étant l'un des instruments les plus complexes à étudier. Les sons produits par le gendèr barung sont très doux et sont presque inaudibles lorsque les autres instruments jouent en même temps. C'est ce qui le rend intéressant aussi d'un point de vue ethnologique (écouter l’extrait de gendèr). On a plutôt l'habitude en occident de constater que les instruments de musique les plus complexes sont également ceux que l'on distingue le mieux, que l'on entend le plus lors d'un concert. La virtuosité est alors clairement perçue. Ce n'est pas le cas avec le gendèr barung. Cela nous donne, soit dit en passant, un bon indicateur des valeurs esthétiques chez les musiciens javanais. Lorsque l'on se place physiquement derrière le musicien, on peut observer et entendre la difficulté, mais il suffit que l'on s’éloigne de quelques mètres et le son se fond dans la multitude des instruments.

De même, l'attitude immobile et le regard impénétrable du musicien de gamelan sont représentatifs du style de Java-Centre. Le musicien ne va jamais faire paraître les sensations qu'il éprouve lorsqu'il joue. Son visage doit être impassible, même s'il joue la pièce la plus compliquée du répertoire.

Le concours international de gendèr barung de 2012?

Dans ce concours, le répertoire et un déroulé très précis dans l'exécution sont établis. Cette contrainte est en fait pour moi un atout, car je peux ainsi me préparer en amont, situation peu fréquente à Java. Généralement, les concerts durent plus de trois heures, il faut préparer un grand nombre de pièces musicales qui ne sont pas forcément fixées à l'avance.

Dans le cadre de ce concours, des sommes d'argent sont mises en jeu pour récompenser les trois participants les meilleurs. En plus de la rémunération, non négligeable, c'est aussi la reconnaissance par ses pairs qui est le moteur du concours. Durant cette journée, dix-huit participants se sont présentés, ce qui est très peu représentatif du nombre de musiciens étant capables de jouer le gendèr à Java. Le contexte est très formel et tendu. Nous passons dans l'ordre, l'un après l'autre en attendant d'être appelé par le jury. Le musicien se présente sur le devant de la scène et salue son auditoire. Il joue sa pièce en solo durant environ un quart d'heure, salue et repart en coulisse.

La pièce Pangkur demandée lors du concours est une composition musicale classique du répertoire javanais. C'est un morceau incontournable que tout apprenti musicien de gamelan javanais se doit d'étudier un jour ou l'autre. Lorsque je décide de participer à ce concours, en aout 2012, j'ai alors contacté un expert de cet instrument afin de me préparer techniquement et d'améliorer mon jeu. C'est Pak (monsieur) Suratno Naryocarito, professeur à ISI (Institut Seni Indonesia) de Surakarta, l'institut des arts qui va m'entrainer pour ce concours. C'est un excellent musicien et marionnettiste qui va d'ailleurs remporter le premier prix.

Les paradoxes d'un tel concours

Si le gamelan est un ensemble collectif indissociable on est en droit de s’interroger sur l’organisation d’un concours avec un instrument joué en solo, comme s’il s’agissait de musique occidentale.

Les conditions imposées sont artificielles par rapport au quotidien des musiciens à Java. Il n'arrive jamais que l'on invite un musicien jouant seul le gendèr, ou même un autre instrument pour accompagner un événement. Les plus petites formations appelées cokekan comprennent entre six et dix musiciens. Curieusement, cette préparation et le contexte du concours m'ont rappelé les douloureuses préparations d'examen de fin d'année au conservatoire de musique classique en France. Bien que la musique jouée soit différente, instinctivement, pour ma tranquillité d’esprit, j'ai envie de « figer » la pièce afin de pouvoir la jouer sans faute.

Il faut savoir qu'en contexte de jeu à Java les interactions avec les autres musiciens et le public sont nombreuses, l'improvisation qui en découle est présente et nourrit la musique. Étant seul sur la scène de la salle de concert de l'Institut des arts de Yogyakarta, séparé du public et devant un jury académique, la situation n'est plus la même que dans le cadre traditionnel.

Il a été très intéressant d'observer que lors du concours, des musiciens, par ailleurs excellents, se sont presque perdus dans la structure de la pièce demandée. La subtilité et la virtuosité de leur jeu a été bien inférieure à leur prestation habituelle. Il est difficile de certifier ce qui les a déstabilisés mais on peut émettre quelques hypothèses.

D'une part, il est évident que le contexte stressant d'un jury, constitué de spécialistes reconnus par l'institution venus formellement pour évaluer leur jeu, a contribué à leur échec. De plus, n'étant stimulés musicalement par aucun autre musicien et n'ayant aucun repère visuel ou auditif, les candidats se sont presque naturellement perdus dans l'exécution de leur pièce.

Cependant certains d'entre eux semblent s'en être très bien sortis. Il faudrait maintenant les interviewer séparément pour voir quelle a été leur stratégie pour remporter la victoire.

Conclusion

Lors d'un concert de gamelan et même sur des enregistrements commerciaux, le gendèr est peu audible ce qui réduit les chances de l'apprendre uniquement par imitation. Un apprentissage spécifique et individuel est nécessaire. Néanmoins, cet apprentissage est long et complexe et n'est finalement visible que par un cercle restreint de connaisseurs. L'avantage d'un tel concours c'est qu'il permet pour une fois d'entendre distinctement cet instrument et de voir en une seule journée dix-huit musiciens interprétant différemment la même pièce.

Cependant on ne peut se satisfaire de cette expérience académique pour bien comprendre le gendèr et le gamelan. Bien que le gendèr soit considéré par les Javanais comme étant l'un des instruments les plus complexes d'un point de vue technique, il n'a que peu d'intérêt lorsqu'il est présenté seul. Sa complexité sublime le reste du gamelan lorsqu'il interagit avec eux. On peut donc dire que le gendèr au même titre que le gong est là pour servir l'ensemble. Seuls quelques experts ont la possibilité d'apprécier ces concours académiques.

En tout cas, cet événement, permet de véritablement s’interroger sur l'intérêt de présenter le gamelan javanais de manière isolée, même avec un de ces représentant les plus virtuoses. Peut-être que ce concours est bien la preuve que la beauté du gamelan ne réside pas dans l'individualité mais bien dans la complexité de son ensemble.

photo-gamelan-Nggiri-Kawasta